Frantrouille : Un semblant de café, des oeufs et un mystère (Second chapitre )

Après quelques heures d’errance dans cette garrigue sans fin, Vincent, éreinté, finit par apercevoir une silhouette au loin. Un homme, chapeau sur la tête, avançait d’un pas tranquille, précédé par un chien à la démarche nonchalante. À mesure qu’il approchait, Vincent sentit un mélange de soulagement et d’appréhension : enfin un être humain… mais dans quel monde ?

- Bonjour, jeune homme ! lança l’inconnu d’une voix joviale. Vous avez l’air perdu ! Moi, c’est M. Boudarel, maire du village. Et voici Belzie, mon fidèle compagnon… du moins, jusqu’à présent.

Vincent balbutia un salut, encore sonné par l’atterrissage et l’étrangeté de la scène. Le maire, sans lui laisser le temps de souffler, lui fit signe de le suivre :

- Allez, venez donc, on va discuter dans mon bureau ! J’ai du café. Enfin… du succédané, c’est la crise, vous savez.

Ils traversèrent le village. Vincent croisa des femmes en tablier, des enfants jouant à la marelle, des hommes coiffés de bérets qui le saluèrent d’un « Bonjour, m’sieur ! » Il cligna des yeux : Tout ici semblait sorti d’une autre époque. Les voitures, les enseignes, même l’odeur du pain chaud… Était-il tombé dans un décor de cinéma ?  Non, c’était bien trop réel, trop vivant.

Dans la mairie, un bâtiment modeste aux murs couverts de portraits jaunis, le maire le fit asseoir face à un bureau encombré de paperasses et de bocaux de bonbons à l’anis. Le chien Belzie s’assit à ses pieds, la langue pendante.

Le maire le fixa soudain avec un grand sourire :

- Mais dites donc, vous me rappelez quelqu’un… Oui, c’est ça ! Avec votre mèche et votre air sérieux, on dirait Tintin ! Il ne vous manque que la houppette et le carnet de notes !

Vincent esquissa un sourire crispé. L’humour du maire ne parvenait pas à dissiper l’étrangeté de la situation. D’autant plus qu’à ce moment-là, le maire ne connaissait pas la profession de Vincent, journaliste, comme Tintin.

Le maire, lui, se pencha vers lui, baissant la voix comme pour lui confier un secret :

- Écoutez, je vais être franc. Ce chien, Belzie… je n’arrive pas à m’en débarrasser. Il me suit partout, il me colle aux basques, il fait fuir les chats et les facteurs. Vous, vous avez l’air débrouillard, et puis, Tintin a toujours eu un chien, non ? Je vous le confie, c’est un signe du destin !

Vincent sentit un frisson lui parcourir l’échine. Était-ce une plaisanterie ? Le maire le fixait, les yeux brillants d’un enthousiasme un peu trop insistant.

- Allez, prenez-le, insista-t-il, en poussant Belzie vers Vincent. Il vous adoptera vite, vous verrez. Et puis, ici, on aime bien les nouveaux… surtout ceux qui ne posent pas trop de questions.

Vincent tenta de protester, mais déjà le chien posait sa tête sur ses genoux, le regard suppliant.

Alors que Vincent commence à accepter son étrange compagnon, le maire ajoute, l’air faussement détaché :

- Ah, j’oubliais… Il ne mange que du pain trempé dans du café. Ne me demandez pas pourquoi.

Vincent fronce les sourcils, mais avant qu’il ne puisse poser une question, la porte du bureau s’ouvrit avec un grincement. Une vieille dame entra sans cérémonie, comme si elle avait toujours eu le droit de pénétrer ici sans frapper.

Sans même saluer le maire, elle s’approcha de Vincent et lui tendit un panier en souriant :

- Prenez donc ces œufs, m’sieur Tintin. Il faudra les échanger, ici on n’a plus de monnaie depuis longtemps.

Vincent fixa les œufs, puis leva les yeux vers le maire, qui se contenta d’un haussement de sourcils amusé.

Il se demanda alors s’il n’était pas tombé dans un rêve étrange, ou pire : dans une histoire dont il ne connaissait pas la fin.

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